Récit de la capture de Kounta Kinté


Après une nuit où il fit la garde devant le village, Kounta s’en fût – aux premières lueur de l’aube – dans la forêt afin de couper du bois pour confectionner son tambour. Il était penché sur un tronc qui semblait faire l’affaire lorsqu’il en tendit un craquement de branche qui déclencha, au-dessus de sa tête, les caquètements d’un perroquet. En un éclair, il se retourna. Il eut à peine le temps d’apercevoir un visage blanc, un gourdin brandi, d’entendre un lourd piétinement derrière lui. Le toubab ! Il lança son pied dans le ventre de l’homme et l’entendit grogner juste au moment où, lui frôlant le crâne, une chose lourde et dure s’abattait sur son épaule, comme un tronc d’arbre. Titubant sous le choc, Kounta fit volte-face – tournant le dos à l’homme qui gisait à ses pieds, plié en deux – et vit fondre sur lui deux Noirs tenant un grand sac et un autre toubab armé d’un bâton court ; il se défendit de ses poings, atteignant les Noirs au visage et aussi le toubab dont il réussit, par un saut de côté, à esquiver le bâton.


Cherchant désespérément une arme, Kounta bondit sur eux – à coup de tête, de genou, les griffant, visant les yeux – insensible au gourdin qui lui pilonnait le dos. Au moment où trois d’entre eux s’abattaient sur Kounta et l’entraînait au sol sous leur poids combiné, il reçut dans les reins un coup de genou qui le traversa d’une douleur fulgurante. Suffoquant, il ouvrit la bouche et, rencontrant des chairs, il mordit, déchira, déchiqueta. Sentant sous sa main un visage, il enfonça sauvagement ses ongles dans une orbite et entendit hurler l’homme tandis qu’à nouveau le gourdin lui martelait le crâne.


Dans son hébétude, lui parvinrent le grondement d’un chien et le hurlement d’un toubab suivi d’un jappement de douleur. Il réussit à se relever et tournoya follement, bondissant et se ployant pour esquiver les coups ; la vision brouillée par le sang qui lui coulait du crâne, il aperçut autour du corps du chien un Noir avec la main sur l’œil, un toubab tenant son bras qui saignait et les deux autres toubabs tournant autour de la bête, leurs gourdins levés. Hurlant de rage, Kounta se précipita sur l’un d’eux et arrêta de ses avant-bras le coup qui s’abattait. Étouffant à moitié, tant l’odeur du toubab était infecte, il essayait désespérément de lui arracher le gourdin. Comment avait-il pu ne pas les entendre, ne pas sentir leur présence, leur odeur ?


Et puis le Noir frappa à nouveau Kounta, qui lâcha le toubab et tomba à genoux. La tête prête à exploser, chancelant, rageant de sa propre faiblesse, Kounta se redressa, rugissant, battant l’air, aveuglé par les larmes, le sang et la sueur. C’était plus que sa vie qu’il défendait maintenant. Omoro ! Binta ! Lamine ! Souwadou ! Madi ! Le lourd gourdin du toubab l’atteignit à la tempe. Et tout devint noir.


Alex Haley, Racines p. 191-192


Source image: Thought Merchant

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